Le Grand Soulevé
Il n’a rien annoncé. Il a posé son livre, écarté le bloc à mains nues, et il est reparti vers le marché. Trente personnes ont mis six ans à s’en remettre.
Il faut préciser une chose tout de suite : personne ne lui avait rien demandé.
Un caillou, une route, trente spectateurs
La route du nord était bloquée depuis onze jours. Un affleurement d’obsidienne, apparu au terrassement, en travers du seul passage praticable vers la forêt haute.
Onze jours, ce n’est pas beaucoup pour un problème de ce type. Il faut des pioches en diamant, il faut du temps, et il faut que quelqu’un accepte de le faire. Sur Cocoworld, les trois conditions ne sont jamais réunies en même temps.
Une équipe de six joueurs s’y était mise ce matin-là. Ils creusaient depuis deux heures, avec la lenteur particulière de gens qui savent que ça va durer encore quatre heures.
L’arrivée
Lord Pavis est passé par là. C’est tout. Il n’allait nulle part en particulier — il allait au marché, comme tous les jours à cette heure.
Il s’est arrêté. Il a regardé le bloc. Il a regardé les six joueurs.
Puis il a posé son livre par terre, ce qui, chez lui, équivaut à une déclaration de guerre.
Ce que trente personnes affirment avoir vu
Le nombre de témoins a beaucoup augmenté avec les années. On était six au départ, on est trente dans la version courante, et le chiffre continue de grimper.
Tous racontent la même chose.
Il a saisi le bloc par en dessous. Il a écarté les jambes. Il l’a soulevé, retourné, et posé trois mètres plus loin, dans le fossé, où il se trouve toujours.
Sans pioche. Sans commande. Sans un mot.
« J’ai entendu quelqu’un dire “ce n’est pas possible”. Personne n’a répondu, parce que si, visiblement, c’était possible. »
— Brindille, présent ce matin-là
Puis il est parti au marché
C’est la partie que la communauté préfère. Il a ramassé son livre, il a épousseté ses mains, et il a repris exactement le chemin qu’il suivait avant.
Il n’a pas attendu de remerciements. Il n’a pas regardé derrière lui. Il avait quelque chose à acheter.
Les conséquences, immédiates et désastreuses
Le muscle-mètre
La guilde des forgerons a construit un instrument de mesure le mois suivant. Le principe était simple : une plateforme, un système de leviers, et une aiguille graduée jusqu’à 100 %.
L’instrument a fonctionné correctement pendant trois semaines. Puis Lord Pavis est venu l’essayer, par politesse.
L’aiguille a atteint 142 %. La plateforme s’est affaissée. La guilde a annoncé la fin des travaux de calibration et n’en a plus jamais reparlé.
(Une réplique du muscle-mètre est installée sur la page d’accueil de ce site. Elle casse au bout de dix enclumes. C’est fidèle.)
Les records officieux
À partir de là, tout est parti en vrille. La communauté s’est mise à lui attribuer des exploits qu’elle inventait au fur et à mesure : quatre mille quatre-vingt-seize blocs soulevés d’un bras, neuf enclumes portées simultanément, deux cent douze pioches brisées par simple poignée de main.
Aucun de ces chiffres n’a jamais été vérifié. C’est précisément ce qui les rend impossibles à contester.
La statue
Elle est arrivée trois mois plus tard, un matin, sur la place du marché central. Personne n’a jamais revendiqué la sculpture.
Douze blocs de haut, une pose de bâtisseur, les poings sur les hanches, et le nom gravé sur le socle. Le nez, évidemment, est à l’échelle.
Elle a été détruite deux fois par des joueurs qui la trouvaient exagérée. Elle a été reconstruite trois fois — la troisième par des gens qui n’avaient pas participé aux deux premières.
Pourquoi cette histoire compte
Parce que sans elle, le reste ne tient pas debout.
Un joueur normal ne bâtit pas un labyrinthe d’un million de blocs à la main en onze mois. Un joueur normal ne pose pas quatre-vingt-onze couloirs de pierre taillée sans jamais demander d’aide.
Le Grand Soulevé n’a pas seulement donné un surnom à Lord Pavis. Il a rendu crédible tout ce qu’il a construit ensuite — y compris les choses qu’il n’a probablement jamais construites.
Ce que dit l’intéressé
Rien, bien sûr. Une seule phrase lui est attribuée sur le sujet, et elle figure aujourd’hui dans le recueil de citations :
« Je ne soulève pas des blocs. Je leur explique où aller, et ils y vont. »
L’obsidienne, elle, est toujours dans le fossé. Personne n’y a touché. Vous pouvez aller la voir : elle est à quatre cents blocs au nord du spawn, sur le serveur Minecraft Cocoworld.