Le villageois qui parlait aux émeraudes
Il ne vendait rien. Il n’achetait rien. Il posait ses émeraudes sur le comptoir et il écoutait. Les joueurs le prenaient pour un décor. C’était un maître.
Sur Cocoworld, tout le monde connaît le comptoir du fond. Celui qui n’a jamais rien à vendre.
Un marchand qui ne marchandait pas
Il s’appelait Oremus. C’était un villageois comme il en existe des dizaines : blouse brune, regard fixe, démarche de quelqu’un qui a une course à faire et l’a oubliée.
Sauf qu’Oremus ne proposait aucun échange. Aucun. Vous pouviez cliquer autant de fois que vous vouliez, il vous regardait, il ne se passait rien.
Il faisait une seule chose : il alignait des émeraudes sur son comptoir, dans un ordre différent chaque jour, puis il attendait.
Les théories du serveur
Les joueurs ont proposé, dans l’ordre :
- un bug d’affichage ;
- un villageois dont le métier n’avait pas été attribué ;
- un décor posé par l’administration ;
- une décoration abandonnée ;
- un piège.
Le consensus s’est arrêté sur « décor ». Pendant une saison entière, Oremus est devenu un point de rendez-vous : « on se retrouve au villageois cassé ».
L’apprenti
Il y avait un joueur qui venait tous les soirs. Il ne parlait pas dans le chat, il ne participait à rien, et il s’asseyait — enfin, il se laissait tomber dans un coin — face au comptoir.
Il restait là vingt, trente minutes. Puis il repartait.
Au bout de deux semaines, un joueur curieux lui a demandé ce qu’il faisait.
« J’essaie de comprendre ce qu’il dit. »
— le joueur au coin du comptoir
On lui a répondu, gentiment, qu’Oremus ne disait rien. Il a hoché la tête et il est revenu le lendemain.
Ce qu’il avait remarqué
Trois choses, qu’il a expliquées bien plus tard.
Premièrement : les émeraudes n’étaient pas posées au hasard. Leur disposition reprenait la position des étals occupés du marché ce jour-là.
Deuxièmement : quand un marchand humain arnaquait un client, l’émeraude correspondante était retournée le lendemain.
Troisièmement : quand un joueur faisait un don sans rien demander, Oremus ajoutait une émeraude. Le comptoir n’a jamais compté deux fois le même nombre.
Oremus ne vendait pas. Il tenait les comptes.
La leçon du comptoir
Le joueur au coin du comptoir a commencé à s’en servir. Pas pour dénoncer qui que ce soit — pour anticiper.
Il savait quel étal allait fermer avant que son propriétaire ne l’annonce. Il savait quelle alliance était en train de se fissurer, parce qu’une émeraude avait changé de rangée. Il savait, surtout, à qui on pouvait faire confiance.
C’est cette réputation-là qui a précédé toutes les autres. Bien avant les portes secrètes, bien avant le Grand Nez, il y a eu un joueur silencieux qui semblait toujours savoir ce qui allait se passer au marché.
Le jour où le comptoir a été vidé
Un joueur pressé a raflé les émeraudes. Vingt-trois d’un coup. Personne ne l’a puni : elles n’appartenaient à personne.
Le lendemain, Oremus était toujours là, immobile, devant un comptoir vide. Il n’a rien reconstitué.
Pendant onze jours, le comptoir est resté nu. Le marché, lui, est devenu invivable : deux escroqueries, une querelle de bornage, un boycott.
Le douzième jour, une seule émeraude est réapparue au centre du comptoir. Elle avait été posée par le joueur silencieux.
Et le treizième jour, Oremus en a ajouté une deuxième.
La morale, si vous en voulez une
Sur un serveur Minecraft, la monnaie n’est pas l’émeraude. C’est la mémoire.
Oremus n’a jamais parlé. Il se contentait de rendre visible ce que tout le monde savait déjà et préférait oublier. Et l’élève qui a passé deux semaines à le regarder faire en a tiré la seule méthode de gouvernement qu’on lui connaisse : ne rien dire, tout noter, arriver au bon moment.
On retrouve exactement cette méthode à l’œuvre dans Le jour où Lord Pavis prit le contrôle de Cocoworld.
Le comptoir du fond existe toujours. Il y a des émeraudes dessus. Elles ne sont pas à vous — mais vous pouvez en ajouter une, et découvrir le serveur Minecraft Cocoworld par la porte la plus discrète qui soit.